lundi 16 juin 2008

J'avais dix ans...

J'avais dix ans quand l'Autre Journal est né.
Je ne l'ai pas découvert à cet âge. A l'époque j'avais déjà été prise par le tourbillon du cinéma et je collectionnais les Première et les fiches qui vont avec.
C'est ainsi que pendant longtemps j'ai connu par coeur des filmographies entières sans avoir vu les films associés.
Je sais que "Je hais les acteurs" est un film français de 1986 en noir et blanc de Gérard Krawkzyck. Preuve que ce réalisateur n'est pas né en tournant Taxi 1, 2 ou 12.
Je sais que Hamou Graia était une révélation du cinéma français en 1985 alors que maintenant on se demande même si ce type existe.
Je ne sais pas pourquoi je sais tout ça, ou en tout cas pas pourquoi mon cerveau a "emmagaziné" toutes ces infos, mais c'est ainsi. Et ça peut permettre de se la péter de temps en temps.
J'avais dix ans quand l'Autre Journal est né, mais j'ai dû l'acheter pour la première fois à l'âge de 16 ou 17 ans. Quand Première m'a déçue. Quand tous ses journalistes les plus talentueux (ah ! Jean-Pierre Lavoignat !) sont partis créer Studio magazine. Trop glacé, trop glamour pour moi.
J'ai découvert alors un journal inclassable. Un essai réussi je dirais. Un truc comme on peut parfois l'imaginer du style "tiens, si on lançait un journal qui ne ressemble à aucun autre" et qui au final devient toujours un objet laid, destructuré digne des journaux rollyprintés de mon enfance. Un truc donc, imaginé, ne ressemblant à aucun autre et... beau, poli, construit, intelligent. Magique.
J'y repensais aujourd'hui en prenant ma douche. Je me disais que j'aimerais bien que ce journal ré(ap)paraisse. Il y a visiblement eu des tentatives pour le relancer mais sans succès à ce jour.
Serait-ce aussi bien ? J'en doute.
En tout cas, l'Autre Journal a été un déclic pour moi. Il m'a poussé à continuer d'écrire. Il m'a fait découvrir le collage, l'esthétique d'une oeuvre. Quelle qu'elle soit.
J'y pense encore. Je crois donc qu'il continue à me pousser à créer.
Et quand je déniche le premier édito de son créateur Michel Butel, je me dis, maintenant que je suis adulte et que ma douche est terminée : serait-ce aussi bien ? Oui, certainement et plus que jamais.

“Hiver dans le siècle et automne en Occident. La peur ronge les imaginations. L’intelligence tourne à l’envers des années. Ainsi la religion, l’ancien opium des peuples, aujourd’hui celui des intellectuels. Comme toujours le clerc induit le barbare. Hier encore, les fascismes aimantaient les vies les plus fragiles, Benjamin ou Maïakovski, précipités vers le pôle négatif. Une semblable insomnie colore l’aube du vingt-et-unième siècle.
En ce temps de crise à quoi sert un journal ? Dans l’actualité soi-disant familière, dans ses malfaçons les plus claires, qui gouvernent les rubriques, faits divers, culture, économie, politique, introduire la seule tension de la beauté; que le grossier qui toujours semble affecter l’évènement se dissolve dans l’art de la relation. Que la tristesse des simples faits le cède au style de leur évocation. Car nous subissons aujourd’hui cet outrage: à la litanie des informations s’est jointe la rumeur immonde du commentaire, “un esprit du temps” nous dit-on; la modernité dans tous ses états, la dérision, le chic, l’humour fin de race. La beauté, oui, mais pas en habit du dimanche. La beauté, oui, mais à la merci de chacun. Certes pas le retrait ni la retraite. Pas de papier glacé, pas de revue. Une conversation courante: des hésitations, des reprises, des silences, des chutes, des scories, des illustrations, des envolées, des interruptions.
Un journal qui démente la proposition désormais générale de l’apocalypse imminente du désespoir. Puisque nous ne cherchons aucune consolation, nous pouvons parler, nous asseoir là, dans la chambre obscure, où bien au bord de l’eau, marcher sous les arbres, nous étendre sur l’herbe et continuer cette conversation qui nous a précédé et que nous devons maintenir en état de veille et de mélancolie, en un état de grâce et d’ironie. Jusqu’à ce que le souffle nous manque d’avoir sans trêve ranimé cette flamme, bien plus vacillante que je ne l’ai dit. Journal, lueur maintenue de la conversation.”

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