Il fut un temps...
Un temps où les "pères" disparaissaient. Un à un : 1995, 2005, 2011...
Si je n'ai pas de souvenirs clairs et précis du troisième, ma connaissance des deux premiers m'a fait développé à leur mort, des souvenirs sonores teintés de nostalgie et de peine.
Comme le bruit des pas de papy dans le couloir. Les dix dernières années de sa vie. Quand il n'a plus quitté l'appartement et le pyjama. Le glissement de ses chaussons sur le parquet lorsqu'il se déplaçait.
Pendant de longues années après sa disparition, si je dormais chez ma grand-mère, j'entendais ses pas. Souvent lorsque le sommeil venait.
Pfuitt... pfuitt... Un espoir. Celui d'avoir rêvé l'absence.
Pfuitt... pfuitt... La croyance d'un retour. Une résurrection.
Pfuitt... pfuitt... Le coeur qui se serre parce qu'on sait que ce n'est pas réel.
Que non, quoiqu'on fasse, on ne lui a pas dit au revoir. On ne lui a pas assez dit qu'on l'aimait.
Le sifflet de chansons du répertoire espagnol. Dans l'oreille. Parfois. Lorsque je suis à l'arrière d'une voiture. Lieu où il aimait gentiment siffler.
Comme revenir à la place de l'enfant que j'étais. Qui n'aimait pas ce qu'elle entendait. Qui aurait préféré la FM à ce moment-là.
Quelques paroles. En espagnol toujours. De chansons vieilles comme la péninsule.
Des bribes. Des notes. Et sa voix qui changeait comme il changeait de langue. N'importe où ?
Non, toujours là où sa présence est évidente : dans un musée à Madrid, au bord d'une rivière, quand j'ai une nouvelle idée, un nouveau projet... ou quand je regarde mon fils et que de manière complètement incroyable, je trouve qu'ils se ressemblent.
Pfuitt... pas d'au-revoir là non plus. Enfin, si, deux ans plus tôt, devant la porte de la maison.
Moi avec ma valise. Lui avec ses larmes (ou bien le contraire).
A y repenser, même si c'est douloureux. Heureusement qu'il y a eu ces au-revoir solennels à mon départ pour l'Egypte. Même si j'aurais aimé le revoir après, même si cet au-revoir n'était pas un adieu, il en avait le goût. Et finalement, c'en était bien un.
Ces "acouphènes" pour combler le manque et l'absence. Pour pallier aux images qui ternissent, qui jaunissent ou qui disparaissent. Parce que pas immortalisées. Parce que pas immortelles.
Ces "acouphènes", sensations éphémères qui reviennent.
Pour la première fois de ma vie, ils traduisent la présence. La toute-présence.
Celle d'un petit bout de 74.5 cm. Aux bras encore un peu potelés. Au regard malicieux ou ténébreux, c'est selon.
Son omniprésence dans ma vie, dans ma chair le mène à mes oreilles même quand il n'est pas là.
Via cette empreinte sonore.
Quand il n'est pas là, le son de sa voix.
Quand il n'est pas là, le bruit de ses jouets.
Quand il n'est pas là, ses mots, son babil.
Un acouphène joyeux et pourtant plein d'angoisses.
Et si... ce bonheur pur, inconditionnel s'arrêtait ?
On ne sait jamais la dernière fois qu'on voit quelqu'un qu'on aime. En tout cas, pas moi.
Et cette implacable vérité m'empêche d'aimer ces acouphènes qui peuplent mes tympans lorsqu'il n'est pas là...
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